Frankenstein et l’oeil du cyclone

Frankenstein et l’œil du Cyclone

Alain Renoult

Eric Salama

 

 

 

 

Personnages

Le Douanier

L’Expert

Les Greffiers du tribunal

Victor Frankenstein

Chœur

La pièce sera jouée par 3 acteurs au minimum.

Chacun des trois récits, le récit du douanier, le témoignage de l’expert emplâtré, et la rencontre de Victor Frankenstein et de sa créature sur la place des Nations transformée en Banquise suite au coup de froid des votations du 24 septembre sera pris en charge par un seul acteur.

Le Rapport du Dr. Feng sera joué par les deux comédiens interprétant les Greffiers du tribunal, qui se partageront le texte à leur convenance.

Enfin, le metteur en scène distribuera comme il le souhaite entre les différents acteurs de la pièce, le texte attribué au chœur.

 

 

 

 

 

 

 


  1. Le Douanier

 

 

  1. Prologue

 

Chœur :

 

Été 1816, Mary Shelley arrive en compagnie de son mari et de lord Byron sur les bords du lac Léman pour séjourner dans la petite commune de Cologny.

Été 2006, la Suisse s’apprête à voter un ensemble de lois sur l’asile et les étrangers connues aujourd’hui sous le nom de : Lois Blocher.

Mais l’été 1816 se révéla bientôt pluvieux et peu clément, alors que la canicule de l’été 2006 dévoilait les contrecoups du réchauffement climatique plongeant la ville sourde du bout du lac dans une douce léthargie.

Les lois Blocher disaient en substance :

 

-Tout requérant qui ne peut présenter des papiers d’identité dans les 48 heures après son arrivée est exclu de la procédure d’asile.

-Toute requérant qui doit se battre contre une décision erronée se retrouve seul. Le délai de recours n’est que de cinq jours.

-Les autorités peuvent contacter les autorités du pays d’origine du requérant avant même de savoir s’il y est persécuté ou non.

-Tout requérant débouté est exclu de l’aide sociale.

-Chaque canton décide seul s’il entend examiner les dossiers de requérants en situation de détresse personnelle grave.

-Le requérant renonce à ses droits en matière de regroupement familial et se retrouve condamné à errer pour l’éternité dans les couloirs de l’Histoire…

-Le requérant qui refuse de quitter la Suisse de son plein gré peut être emprisonné, même si il est mineur, pour une durée de deux ans.

 

En septembre, les citoyens de la République devaient se prononcer sur ce sujet épineux, Mary Shelley achevait son roman « Frankenstein » tandis que le policier neuchâtelois Yvan Perrin convoquait la presse et les caméras de Télévision pour s’administrer publiquement une demi dose de Taser.

Durant tout ce temps, Victor Frankenstein, éminent citoyen genevois travaillait, hors des frontières de la République, à l’achèvement de son œuvre grandiose.

 

Chœur : Après avoir donné la vie à sa créature, un monstre de deux mètres cinquante d’une force surhumaine, Victor Frankenstein, pris d’épouvante s’enfuit, erre toute la nuit dans les rues désertes, pour s’apercevoir en retrouvant au petit matin son laboratoire vide… qu’il a égaré ladite créature. Il court alors se réfugier dans sa ville natale, la rassurante Genève. Et c’est ainsi que quelques mois plus tard, en une nuit lugubre de septembre, sous les lueurs de l’orage qui illuminent tour à tour les montagnes du Jura, le lac et le mont Salève, l’ombre d’une silhouette gigantesque à l’épreuve du froid et de la glace glisse le long du train d’atterrissage d’un Airbus de la Transilvanian Airlines pour prendre pied sur le tarmac de l’Aéroport de …

– Genève !

La rassurante Genève… Où la créature avait finalement décidé de suivre son créateur.

Ainsi par effet boomerang, cette folle entreprise d’abord conçue et imaginée au sein même de la très libérale Genève, délocalisée ensuite hors des frontières de la République, car définitivement trop audacieuse pour la très protestante Genève, faisait son retour dans la très libérale, très protestante, et pourtant si rassurante Genève.

La silhouette se faufila sous les ailes des avions qui stationnaient, disparut sous la pile de valises qu’emmenait un véhicule de l’aéroport, pour réapparaître sur un tapis roulant au milieu des bagages et des passagers qui attendaient de les récupérer.

Le douanier raconte :

  1. Récit du douanier

Le Douanier : J’ai tout de suite repéré le suspect au milieu de la foule des passagers qui attendaient leurs bagages.

Pour un douanier, la vigilance est une qualité primordiale… Mais d’autant plus primordiale que les frontières de la nation subissent une pression énorme et risquent d’imploser comme les parois d’un bathyscaphe dont des concepteurs irresponsables auraient décidé de battre je ne sais quel record absurde, mettant en danger les occupants dudit sous-marin, qui rarement conscients du péril qui les menacent sont en général tout contents de participer à l’élaboration de tels records.

En matière de record, nous avons déjà Roger Federer et Allinghi, et plus particulièrement, dans le domaine des records humanitaires, le CICR. Point n’est besoin en plus accueillir les centaines de millions de déshérités qui peuplent la planète, et sans notre vigilance, les frontières de la nation auraient vite fait de céder, sous le torrent des flots migratoires, ensevelissant du même coup les occupants du sous-marin helvétique. Quand la barque est pleine, à trop vouloir la charger, elle finit par sombrer… Non, mais c’est inévitable… Mais bien sûr…

C’est donc immédiatement, que conscient de l’importance capitale de ma mission, j’interpellai l’individu qui répondait à plusieurs des critères que nous avait communiqués notre hiérarchie par voie de circulaire fédérale, à savoir :

– « Être particulièrement attentif aux individus présentant des caractéristiques morphologiques non-européennes, ayant des difficultés à s’exprimer dans les trois langues nationales, et laissant deviner par un comportement inadéquat, l’appartenance à une culture lointaine. »

Ce qui signifiait, pour qui sait lire entre les lignes : aux individus à l’allure et aux manières déplaisantes.

C’est très important pour un bon douanier de savoir lire entre les lignes.

C’est donc sans aucune hésitation que j’ai repéré cet individu à l’aspect particulièrement déplaisant, s’exprimant de façon primaire dans une des trois langues nationales et qu’anticipant sur les lois qui allaient être votées le mois suivant, je l’ai immédiatement interpellé.

L’anticipation est une qualité essentielle chez un bon douanier…

– « Veuillez présenter vos papiers, Monsieur, s’il vous plaît. »

Le « s’il vous plaît » est très important, la politesse est une qualité essentielle chez un bon douanier… Politesse et humanité, tout est là. Non mais…

Même lorsque, par exemple, des fonctionnaires de police usent de contraintes pour raccompagner un ressortissant étranger récalcitrant, les mains nouées dans le dos et un oreiller sur la figure pour l’empêcher de hurler durant tout le voyage, la rudesse de leur tâche ne doit pas leur faire oublier de se comporter avec politesse et humanité. Et ce n’est pas toujours facile, devant ce désespéré que l’on renvoie, c’est sûr, à un sort difficile, de garder son sang-froid…

Notre métier n’est pas facile tous les jours…

Mais imaginez les conséquences que pourraient avoir les cris et les gesticulations du malheureux sur les autres passagers de l’appareil. Mais bien que conscients de la nécessité d’un renvoi justifié, ils risqueraient, sachant qu’ils se rendent justement dans le pays dudit désespéré, pour un repos aussi mérité que nécessaire après une dure année de labeur, mais d’emporter avec eux, cette image terrible, mais oui, mais au risque d’en perdre le sommeil, et de transformer un séjour réparateur en véritable cauchemar.

Imaginez le traumatisme.

Pire encore, ils pourraient ramener avec eux quelque regrettable sentiment de culpabilité, et l’on sait bien à quel point ce genre de sentiment peut être dommageable pour la santé d’un individu, et quels désordres psychologiques graves il risque d’occasionner.

Imaginez alors tous ces charters de citoyens dépressifs rentrant au pays, après des vacances ratées, et qui éprouveraient ensuite les pires difficultés à assumer leurs obligations professionnelles, pour finalement devoir se déclarer en arrêt maladie. Mais imaginez le préjudice énorme pour la nation. L’économie du pays se retrouverait confrontée aux pires difficultés, sans compter les répercussions sur les coûts du système de santé et des assurances sociales qui déjà en temps normal ne cessent de creuser des déficits abyssaux dans les maigres ressources de la confédération… Mais le pays tout entier courrait à la faillite…

 

C’est donc avec humanité et politesse que j’interpellai l’individu : « Vos papiers, s’il vous plaît », le « s’il vous plaît » est très important.

L’individu : « Victor ! »

  • « Je ne vous demande pas votre nom, je vous demande vos papiers »
  • « Victor ! Trouver Victor ! Voyage très long, trouver Victor ! » ??

Le contrôle s’annonçait difficile.

  • « Victor trouver Victor ! Ouvert les yeux ! Lumière aveuglante -trouvé vêtement – mal aux yeux – suis sorti ! Poursuivi – trouvé carnet – voyage très long très froid sous avion – Victor ! » ??

Ce discours décousu confirma immédiatement mes premiers soupçons et donc j’insistai.

  • «  Veuillez présenter vos papiers, s’il vous plaît, Monsieur… » le « s’il vous plaît » est très important, et ce d’autant plus que l’individu, d’une taille plus que respectable, semblait mentalement perturbé, et doué d’une force peu commune, éléments qui tous incitaient à une certaine prudence. La prudence est une qualité essentielle chez un bon douanier…

J’informai donc ma hiérarchie que je me trouvais en présence d’un individu à l’allure et aux manières déplaisantes, répondant à plusieurs des caractéristiques que nous avait communiquées notre hiérarchie par circulaire fédérale, à savoir : difficultés à s’exprimer dans les trois langues nationales, comportement inadéquat, laissant deviner une appartenance à une culture lointaine, et caractéristiques morphologiques non-européennes, bien que difficiles à situer, à savoir, une haute stature typique de certaines populations d’Afrique centrale, un teint pâle d’albinos du grand Nord indiquant une appartenance à quelque ancienne République Soviétique, des cheveux noirs crépus laissant supposer des origines nord-africaines, une carrure de bouteur, (la carrure de bulldozer ne figurant pas sur la circulaire fédérale) ; et que l’individu semblait en outre peu commode, passablement perturbé, et doué d’une force peu commune, qu’il présentait un comportement pour le moins agressif, et que par conséquent, il s’agissait probablement d’un dangereux terroriste qui cherchait à s’introduire dans les frontières de la République.

Aussitôt l’individu se trouva encerclé par une centaine de policiers de la brigade d’intervention de l’aéroport, armes au poing, le tenant en joue.

– « À terre, déclinez immédiatement votre identité »

Il ne faisait plus le malin d’un seul coup. Faut dire que c’est très impressionnant d’être comme ça entouré par une centaine de policiers cagoulés, tous terriblement énervés, et prêts à vous tirer dessus au moindre de vos mouvements, toujours susceptibles de déclencher chez eux une réaction de panique.

  • « À terre, déclinez immédiatement votre identité » (il y a des circonstances ou le «  s’il vous plaît » n’est plus opportun).
  • « PASTIRERPASTIRER…

Victor chercher Victor…

Identités … nombreuses… très long à décliner…beaucoup identités.. tout est écrit ici… carnet Victor…

Moi créature, Victor Créateur…

Pas tirer… identités… décliner… beaucoup… identités beaucoup…

Jambe gauche coureur de fond africain… 2h07 pour marathon…

un jour sauté sur mine pendant entraînement… corps et jambe droite pulvérisés… restait plus rien… seulement jambe gauche… Victor recycler…

jambe gauche… très rapide…

Jambe droite capitaine irakien… Une main de plombier polonais, main plombier français… Et surtout Gros cœur de gorille pour bien irriguer organes… Oeil de femme fatale, lèvres d’actrice-cantatrice franco-mexicaine …

Voulait lèvres plus pulpeuses encore… Victor trouver lèvres dans poubelles salle opération… épouse célèbre philosophe français, beerk, qui a nom mais pas prénom grand écrivain…

Tout recollé…Victor tout recoudre… écrit ici…tout… carnet Victor… trouvé poche… manteau… ouvert yeux… laboratoire… pris manteau… sorti… long voyage… beaucoup pays… beaucoup années… trouver carnet… chercher Victor… VICTOR !! TROUVER VICTOR !! …

Victor éminent citoyen genevois… fils… petit-fils… arrière-petit-fils… arrière, arrière… arrière arrière arriè… petit-fils syndic… famille très respectée… même membre permanent chambre immobilière…

Tout est écrit ici… carnet Victor… pris manteau… trouver poche carnet Victor

« Je me nomme Victor Frankenstein. Je suis Genevois de naissance et ma famille est l’une des plus distinguées de la République. Mes ancêtres ont été conseillers et syndics durant maintes années si bien que je suis fils, petit-fils, arrière-petit-fils et arrière-arrière-petit-fils de syndic. Mon père a rempli plusieurs fonctions publiques avec honneur et considération. Je suis moi-même membre permanent de la très respectable chambre immobilière… »

CHAMBRE IMMOBILIARE!!…Voyez !… CHAMBRE IMMOBILLIAIRE… tout est écrit ici… «  et c’est dans cette ville que j’en vins peu à peu à concevoir un projet révolutionnaire, à envisager cette entreprise d’une audace folle… » L’entreprise c’est moi

PASTIRERPASTIRER ! seulement chercher Victor…

Pour organes, Victor récupérer poumon paysan chinois, rate banquier Luxembourgeois, intestin notaire flamand, foie amer d’un dirigeant Amérique latine mort coup d’état un 11 septembre, prostate écrivain argentin enterré dans cimetière République, vessie écossaise, côlon médecin allemand, pancréas et reins exilés africains suicidés après refus demande asile Italie, thyroïde…

Pour cerveau, néocortex avocat célèbre au passé mystérieux, et arrière-cerveau reptilien anarchiste italien Lucheni assassiné Sissi ici… Et puis langue fourchue et pénis politicien europhile, avec langue fourchue et testicule droit politicien europhobe et langue fourchue testicule gauche politicien europhobe…

Testicules politiciennes très actives, produire beaucoup testostérone, mais toutes ces fourches s’emmêler dans bouche et provoquer difficulté élocution vous avez remarqué…

deuxième œil de faucon GI américain, nez reine Egypte antique, oreilles ….

Avec âme de prostituée et cul d’artiste parce que prostituée pas vendre son âme… pointes danseur russe début du siècle,

Victor tout assembler pour grand projet : donner vie chairs inertes et créer homme nouveau…

  • « A TERRE, SILENCE, PLUS UN GESTE ! »

L’individu se tordait soudain de douleur sur le sol du Terminal; il avait été neutralisé sous le tir croisé de trois collègues armés de Taser, intervenant simultanément des trois points cardinaux, à savoir le sud, l’ouest, et le nord-ouest, (un bon douanier n’intervient jamais du nord).

L’individu fut alors immédiatement menotté et embarqué par les forces de l’ordre, qui l’emmenèrent dans un lieu hors de ma juridiction. Pour ma part, je venais juste de repérer un nouvel individu suspect au milieu de la foule des passagers qui attendaient leurs bagages :

– « Veuillez présenter vos papiers, Monsieur, s’il vous plaît », le « s’il vous plaît » est très important.

II L’expert emplâtré

 

 

  1. Prologue

Chœur : Trois semaines plus tard, par un 22 septembre plutôt frais et humide, Genève prochainement honteuse d’un « non » à l’afflux d’étrangers fit preuve de clémence, montrant s’il le fallait qu’en cette République l’exécutif n’était pas celui qui voulait trancher dans le spectre de la peur, mais bien le couperet populaire.

Ainsi, la Police des Etrangers agit, une fois n’est pas coutume, avec une certaine célérité ; il ne serait pas dit que le Monstre passerait le 24 septembre, jour de votation sur l’asile, dans les geôles de l’Etat.

De plus, les récents accords bilatéraux entre la République et le reste de l’Europe n’autorisaient guère la Cité de Calvin à des écarts de conduite en matière humanitaire. Les tentacules médiatiques n’attendaient qu’une échappée belle pour s’y engouffrer toutes plumes dehors.

Aussi, le tribunal voulut entendre la version du douanier et celle du Monstre, lequel avoua finalement être à la recherche de son père, un certain Victor FranKenstein, puis les confronta en une audition particulièrement houleuse. L’un prétendant avoir été méprisé, l’autre arguant son peu d’humanité.

Cette nouvelle d’une filiation hors du commun avait ébranlé la très encore puritaine communauté de notables présidant aux destinées de la République.

Il reste que les allégations du Monstre furent prises très au sérieux. Une enquête fut diligentée. Et ce n’est pas moins que tout le corps de police qui dut s’occuper du dossier.

Le rapport d’enquête remis aux autorités compétentes mit en lumière que la famille Frankenstein était une famille respectable dont les ancêtres avaient parmi eux les plus grands conseillers et syndics. Que l’un d’eux répondant au prénom de Victor avait exercé la profession de médecin, cependant une certaine ombre planait quant à sa vie et aux circonstances de sa mort. Mais fait plus troublant encore, on ne lui connaissait aucun descendant direct. Qu’un tel être se réclame être le fils de Victor, certains pouvaient se l’imaginer, bien que pour la encore et toujours très protestante Genève le fruit adultérin passât mal. Mais quelque 200 ans plus tard, il y avait là comme un hiatus ou comme l’expliqua l’un des conseillers d’Etat un trou du temps, un abîme que d’aucuns considéraient comme infernal que seuls quelques théologiens éclairés et parapsychologues s’apprêtaient à croire.

La querelle fut fort heureusement éteinte non dans un souci de censure bien qu’on puisse un instant l’envisager, mais bien dans la crainte que cette affaire paranormale soit portée à la connaissance des médias. La justice verrouilla tant et si bien que rien ne transpira jusqu’à ce jour.

On dépêcha quelques fins limiers afin de découvrir des descendants de cette illustre famille. On trouva un jeune homme, syndic de son état, habitant le canton de Vaud, qui fut auditionné sur son ancêtre Victor et qui ne put rien ajouter; sa trace semblait s’être perdue dans les glaces du Grand Nord et le temps manquait pour diligenter une autre équipe sur place. On montra au jeune syndic une photo du Monstre, sans que celui-là ne le reconnaisse et pour cause, ni ne voie en lui une parentèle possible ni même probable.

Finalement, ce sont les témoignages de deux psychiatres, (l’un mandaté par la défense, l’autre par le bureau du procureur), chargés d’évaluer la santé mentale du Monstre qui furent déterminants.

  1. Témoignage de l’expert emplâtré

L’expert : C’est en ma qualité de psychanalyste renommé, docteur en neuropsychiatrie, spécialiste des troubles du comportement, troubles de la personnalité, psychoses aiguës, psychoses bénignes, psychoses incurables, troubles obsessionnels compulsifs, névroses obsessionnelles, chroniques, occasionnelles, schizophrénies, schizophrénies à tendance paranoïde, schizophrénies à tendance suicidaire, schizophrénies torpides, thérapies brèves, longues, expert en neurologie, psychanalyse générale, psychanalyse oedipienne, freudienne, psychanalyse shakespearienne, aristotélicienne, criminelle, expert en criminologie, en neurologie, neurochirurgie, orthopédie, urologie, menuiserie, plomberie… Et enfin pour abréger, spécialiste en tout… En tout ce qui touche de près ou de loin à l’hygiène du corps et de l’esprit, c’est-à-dire à la médecine en général et la psychiatrie en particulier, que je suis fréquemment appelé à procéder à des expertises dans le cadre d’enquêtes ou d’actions de justice, et notamment, en ma qualité de docteur en ethnopsychiatrie, dans le cadre d’enquêtes concernant des requérants d’asile.

C’est donc par l’entremise de la Police des Etrangers, que je fis la connaissance du sujet qui présentait tous les symptômes d’une grave altération de la personnalité, résultant d’une angoisse sociale profonde consécutive à une intense souffrance vraisemblablement provoquée par une apparence physique ingrate, pour ne pas dire hideuse et par un grave complexe de culpabilité, doublé d’un sentiment d’abandon prononcé.

Cet homme d’une force et d’une stature phénoménale était persuadé, à l’image du héros du célèbre roman de Marie Shelley, d’être constitué de morceaux de divers cadavres épars, qu’un savant dont la folie n’aurait eu d’égal que le génie, un certain Victor, aurait ramené d’entre les morts après les avoir assemblés. J’ai immédiatement perçu l’intérêt et les promesses d’avancées phénoménales que l’étude de ce patient remarquable ne manquerait d’apporter à la science, laissant rêver à des découvertes de premier plan, une reconnaissance unanime de la communauté scientifique, et pourquoi pas… de Nobel…

Il m’était souvent arrivé de m’occuper de sujets à personnalités multiples, mais ce cas-ci dépassait de loin tout ce qu’il m’avait été donné d’observer jusqu’à présent. Pour donner une idée de la prodigieuse faculté de celui, qui aimait à se nommer lui-même La Créature, à endosser un nombre quasiment inépuisable d’identités distinctes, je crois que je me dois, arrivé à ce point de retracer brièvement un des nombreux entretiens, qui constituèrent mon évaluation préliminaire.

La Créature, c’est ainsi que je nommerai désormais le sujet, nourrissait de grandes inquiétudes autour des incertitudes concernant son avenir immédiat sur le sol de la Confédération. Inquiétude qui ne manquait pas d’ailleurs de renforcer et stimuler ses nombreux désordres psychiques.

  • « Victor trouver Victor ! Créature rester territoire république trouver Victor ! Lois, lois, que dit la loi ? Créature rester que dit la loi ? » demanda-t-il un jour.

Subtilement j’entrai dans son jeu, lui expliquant que sa situation s’accompagnait d’un certain flou juridique, du fait même que son arrivée précédait de quelques jours l’acceptation probable par le peuple de nouvelles lois concernant la politique des étrangers, alors que la décision concernant sa situation n’interviendrait vraisemblablement qu’après l’adoption de ces lois… Lois qui visaient à protéger durablement notre patrie des dangers des flux migratoires chaotiques qui caractérisaient l’époque, et qu’en conséquence, il était difficile de déterminer laquelle des juridictions, celle en vigueur au moment de son arrivée, ou celle qui allait la remplacer au moment de la décision qui serait rendue à son égard, allait s’appliquer à son cas… Etant entendu qu’il n’y avait désormais plus aucun doute sur le fait que ces lois seraient adoptées à une écrasante majorité, tant elles semblaient répondre efficacement à un sentiment d’insécurité général provoqué par les avancées fulgurantes de la doctrine libérale mondiale… Doctrine dont l’analyse systématique constituait d’ailleurs un sujet fascinant, tout au moins pour un chercheur chevronné, de par cette capacité à se nourrir, à se renforcer, à se bâtir, et à festoyer même, en se bâfrant des peurs et des frustrations qu’elle produit elle-même massivement… D’où ce flou statutaire, ce no man’s land juridique qui caractérisait, ou plutôt ne caractérisait pas, la situation de la Créature, flou qui pouvait par ailleurs se retourner à son avantage si, s’engouffrant dans la brèche, elle parvenait à en tirer une habile exploitation… Dans le regard de la créature se lisait soudain l’expression du plus profond désarroi.

Il était exactement là où j’avais souhaité l’amener.

– « Rien compris… mais notaire Flamand demander si accord Schengen assurer lui permis établissement ? »

– « Oui, mais je doute par contre que ce soit le cas pour la jambe de l’armée irakienne, pour les suicidés africains, et le poumon de paysan chinois. La jambe de coureur éthiopien pourrait à la rigueur espérer obtenir une naturalisation d’un pays européen désireux de briller aux jeux olympiques, voire exceptionnellement ici bien que ce ne soit vraiment pas l’usage, mais ses chances semblent meilleures aux Emirats Arabes Unis. L’âme quant à elle… »

– « Alors on ampute » s’écria l’intestin notarial, « on coupe tout », le timbre, la texture, le ton de la voix venait de changer brusquement. « On ampute la jambe droite, celle du salopard, du capitaine irakien, le poumon gauche chinois, le pancréas, les reins, l’âme de pute, c’est dommage, mais on s’en passera… »

– « D’accord, mais on coupe aussi la main droite, j’veux pas que ce connard de polonais me pique mon boulot ! Non au dumping salarial ! »

– « En Pologne, c’est pas des plombiers mais des jumeaux dont il faut avoir peur » !

– « Non au dumping salarial ! Non au dumping salarial ! Non au dumping salarial ! Non au dumping salarial !… »

– « On ampute aussi le cœur de gorille, j’veux pas finir dans un zoo ! »

– « D’accord, mais on garde la jambe de marathonien, j’veux une médaille olympique, moi ! »

– « Sans la jambe droite d’Irak ? On a jamais vu un unijambiste gagner un marathon, bande de crétins ! »

– « Alors on garde la jambe droite ! »

– « Impossible ! »

– « Alors on coupe tout ! Cul-de-jatte c’est très bien, on peut mendier, ça attendrit le bourgeois ! »

– « Parce que mendier c’est le paradis? »

– « Et le foie ! Non à la bile communiste ! Coupons aussi le foie ! »

– « MOI PAS VOULOIR QU’ON COUPE QUOI QUE CE SOIT ! VICTOR CHERCHER VICTOR » hurla la créature de sa voix éraillée, « PAS VOULOIR COUPER ! VICTOR ! VICTOR ! VICTOR !

Il était blême.

Il arrive fréquemment que les schizophrènes entendent des voix, mais là, les voix sortaient littéralement du corps de la créature, certaines semblaient surgir de ses membres, d’autres de ses entrailles…

C’était maintenant la part la plus féminine de sa personnalité qui avait décidé de prendre les choses en main par l’entremise de la fatale et de la cantatrice bottoxée :

– « Il ne sert à rien de couper, tout au plus raccourcir le nez, épaissir les lèvres et surtout changer cette tête-la. C’est séduire qui nous sauvera. Séduire. D’abord ce beau docteur qui doit rendre un rapport, puis ces messieurs des douanes, les juges… Mais comment séduire avec une tête pareille… » disait la fatale, et la cantatrice de rajouter :

– «  Oh mon dieu, quelle horreur … Quelle tête affreuse aujourd’hui. Et ces cernes, quel manque de classe… D’abord un peu de fond de teint, puis les cils, au mascara, biens longs, et l’œil enfin, vite le crayon, comme ça, mais oui, c’est beaucoup mieux, bien noir ici, et dégagé par là pour ouvrir le regard, mais oui voilà, c’est très joli »

– « Oui mais un peu plus de mystère dans l’œil, comme ça c’est mieux. Le mystère, c’est le secret de la séduction»

– « Et maintenant les lèvres, bien rouge… »

– « Oui chérie, c’est parfait, mais un peu plus mat, pour ne pas voler l’éclat du visage »

– « Mais ce rouge est superbe, tout est dans l’éclat de la lèvre, un rouge bien vif… »

– « Mais enfin chérie c’est la lueur de l’œil, le regard qui fait tout le charme, affinez le trait comme ça..,»

– « Mais vous n’y pensez pas très chère, essayez ce mauve… »

– « Plutôt ce violet… »

– « Quel manque de goût ! »

– « Quelle vulgarité  ! »

– « Mais quelle Horreur ! »

– « Du violet, »

– « Du vert, »

– « Du rouge ! »

– « Mascara »

– « Crayon »

– « Poudre »

– « Idiote ! »

– « Poule ! »

– « Garce ! »

– « Traînée ! »

– « Pouffiasse ! »

– « Salope ! »

– « Du vert, »

– « Du jaune, »

– « Satin, »

– « Velours ! »

– « AAAAIAIAIAHIHHH ! CREATURE DEJA PAS BEAU NORMALEMENT, MAIS LA FAIRE PEUR A MOI-MEME. VICTOR… Victor … Victor… Victor… »

– «Pourquoi système politique helvétique si bizarre ? »

  • « Oui » répondis-je succinctement, j’avais arrêté une tactique plus classique et plus psychanalytique.

Silence, trente bonnes secondes, puis :

– « Testicules et verges politiciennes pas comprendre : quoi être concordance. »

– « Et encore ? »

  • «Vu petit homme télévision. Parler beaucoup moutons et politique étrangers. Morceaux pas tous d’accord : notaire, banquier et plombiers polonais comme français trouver lui poser bonne question, testicules et pénis fascinés par efficacité politique, mais suicidés africains, jambe coureur éthiopien et paysan chinois trembler comme feuille sur arbre dans brise avant automne. »

Silence.

– « Tout le monde dire petit homme premier parti national mais si bien compter pas juste. Si bien compter premier parti, parti abstentionniste.

Créature compter juste. Preuve : 1385×1642=2260320, 1353985/45320=29.876. Dire chiffre »

– « Racine carrée de 41 598 »

– «  203.956 !!! »

– « Prodigieux ! »

– « Parti abstentionniste 51%. Participation 49%. Parti petit homme 29% multiplié par 49% participation x 29% = 14.2%

– « Donc concordance signifier conseil fédéral composé de 4 abstentionnistes, 1 représentant centre gauche, un représentant droit, et un extrême droite. Anarchiste italien dire comme vieux metteur en scène romand : donner pouvoir à ceux qui ne le veulent pas. »

Si la créature était experte en calcul mental, elle ne comprenait visiblement rien à la politique.

Je décidai alors de tenter une expérience : combiner hypnose et psychodrame. Il aimait les débats télévisés, il fallait en profiter. Face à un sujet si complexe, il fallait s’affranchir des conformismes dans lesquels l’approche scientifique finit si souvent par s’enliser. Il fallait tenter des choses nouvelles, des approches singulières, audacieuses … Ah ! l’audace… De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace !… J’ai d’ailleurs dans mes jeunes années publié un papier révolutionnaire sur l’Oedipe chez Danton…vous connaissez… mais je me perds en digressions, revenons à notre sujet.

Après avoir plongé la créature dans un état hypnotique profond, j’invitai ses différentes personnalités à un débat contradictoire.

– « Le testicule droit sera le petit homme, le testicule gauche et le pénis politiciens ses contradicteurs, l’avocat célèbre fera le modérateur, tous les autres morceaux joueront le public pour intervenir quand ils le souhaitent. Immédiatement, la proposition provoqua une cacophonie innommable chez les opposants du petit homme. – Mais pensez donc à la plus value économique que constitue l’apport des ressortissants étrangers.»

– «  C’est uniquement sur un plan moral que nous devons placer le débat »

– «  Et l’aspect culturel ! »

– « économique »

– « moral »

– « économique »

– « culturel »

– « éthique »

– « sécuritaire »

– « éthique »

– « Non, non. C’est sur l’aspect économique que nous devons miser. Il faut être réaliste, convaincre les gens, aborder des thèmes concrets » insistait le testicule gauche avant d’enchaîner à l’attention du petit homme :

– «Les réfugiés, les sans papiers rendent d’immenses services à la république. Prenez l’exemple de l’économie domestique : qui les remplacerait à ces tâches dont le citoyen helvétique ne veut pas, pour mille six cents francs par mois… »

– « Ouaie, comme ça c’est sûr, ça peut pas fonctionner. Mille six cents franc par mois alors c’est pas normal. Alors ça c’est pas juste, payer mille six cents francs….Ces gens-là, ils viennent et ils prennent le travail pour mille six cents francs. Alors ça c’est bien la preuve… »

Le testicule gauche venait de se faire moucher par le petit homme.

  • « Mais quel con…Mais quel est le crétin qui a choisi ce testicule gauche pour jouer le contradicteur. »

Et les morceaux de repartir de plus belle, les uns s’embourbant dans les allées gluantes de la bonne conscience humanitaire, les autres sur le terrain miné du testicule droit lorsque soudain, sous l’impulsion de l’arrière-cerveau reptilien, la créature arracha le testicule droit, le petit homme, et l’avala tout cru.

Que n’avait-il pas fait là ! Une chiasse ! Le trou-du-cul d’artiste en était tout irrité.

Quant au fauteuil, aux tapis persans de mon cabinet…

Et ce pauvre testicule droit qui avait accepté un rôle si ingrat… Finir ainsi émasculé avant la fin de la représentation… Le petit homme en tout cas n’était pas plus digeste que ses paroles.

  • « Mais quel con ce Lucheni…. » – « Empoisonneur… » – « Il a pété les plombs ! » – « Mais qui lui a mis pareilles idées dans la tête… » – «  Au secours… » hurlaient les morceaux ; – « Vous avez fini de m’envoyer n’importe quoi », pestait l’intestin notarial. – « Mon mobilier ! » m’écriai-je pour ma part, contemplant le désastre… – « J’l’ai pas fait exprès, j’l’ai pas fait exprès, j’sais pas ce qui m’a pris » bredouillait enfin Lucheni….

La créature de toute évidence confondait l’objet et le sujet. Et les conséquences de cette confusion pouvaient s’avérer désastreuses.

En conclusion, je puis affirmer que dangereuse, la créature l’est avant tout pour elle-même, car c’est contre son moi refoulé que se déchaînent ses accès de fureur, les éventuels préjudices occasionnés à autrui, s’apparentant bien davantage au dommage collatéral qu’à une véritable volonté de nuisance. Je recommande ainsi son maintien provisoire sur le territoire de la république au moins aussi longtemps que l’étude de ce cas si singulier n’aura pas révélé tous les secrets susceptibles de révolutionner la psychologie moderne. Laissant rêver de …Nobel…

III Le rapport du Dr Feng

 

 

Chœur : Rapport du Dr Feng tel qu’il fut lu à la cour par les Greffiers du tribunal.

  1. Premier entretien

Les Greffiers : Michael Feng, Docteur ès Psychiatrie, avons été commis par Monsieur Alphonse Jacob, Juge d’Instruction au Tribunal de Grande Instance de Genève, afin d’effectuer l’examen psychologique de Monsieur Le Monstre inculpé de violence à agents, entrée illégale en territoire helvétique, et actuellement détenu à la Maison d’Arrêt de Genève.

L’ordonnance précitée nous donnait pour mission :

  1. D’analyser l’état actuel de la personnalité de l’inculpé, Monsieur Le Monstre, dont l’identité n’a toujours pas été établie.
  2. De dire quels sont, au point de vue psychologique, les éléments individuels, héréditaires ou acquis, de tempérament, de caractère, d’humeur, et les facteurs ambiants familiaux et sociaux dont l’action peut être décelée dans la structure mentale, le degré d’évolution et les formes de réactivité de l’intéressé.

Nous certifions avoir personnellement accompli notre mission et nous en avons consigné les résultats dans le présent rapport, dont nous affirmons le contenu sincère et véritable.

En guise de préliminaires, permettons-nous d’avouer que lorsque nous avons pénétré dans la cellule, nous avons su immédiatement que ce nouveau cas serait le couronnement de notre carrière. Deux jours auparavant, le juge Jacob nous avait appelé à notre cabinet pour nous proposer une expertise psychiatrique. L’individu était, selon ses propres termes, de type dangereux, entré clandestinement en terre helvétique, répétant inlassablement « Veut trouver Victor ». Le juge avait ajouté nous laisser carte blanche quant aux méthodes utilisées et nous délivrait toutes les autorisations cantonales séance tenante. Imaginez notre transport de joie, nous, Docteur Michael Feng, arrière-petit-fils d’émigré chinois, d’être en charge d’un tel dossier. Car, nous pouvons bien vous l’avouer, nous ne fûmes pas accueilli tendrement. Nous vous rassurons tout de suite, nos origines, lesquelles d’ailleurs se sont perdues dans le canton de Zurich lorsque notre arrière-grand-père coupa tout lien avec son pays d’origine, n’ont rien à y voir. Il s’agirait plutôt du genre de recherches que nous effectuons depuis des décennies, lesquelles nous ont attiré les foudres de mes collègues. Nous vous en dirons plus dans notre rapport.

Nous commençâmes par le saluer de la plus commune manière. Mais l’homme, nous l’appellerons ainsi par souci de clarté, ne l’entendit pas ainsi. Il voulut se jeter sur nous, et ce n’est que grâce à la bravoure du Sergent Finaud que j’en réchappai, nous ne saurons jamais assez remercier ce brave disciple du policier neuchâtelois Yvan Perrin, inventeur de « l’autotaserisation ». Nous sortîmes. À l’intérieur, l’homme était en proie à ce que nous appelons un délire paranoïaque. Nous laissâmes quelques minutes s’écouler. L’homme semblait s’être calmé. La seconde tentative fut la bonne. Nous sommes votre sauveur, avons-nous annoncé d’une voix forte. Nous savions que ce « nous » de modestie opérait des miracles. L’homme s’assit face à moi. Et nous commençâmes l’entretien. Nous le rassurâmes une fois encore, puis nous lui demandâmes comment nous devions l’appeler, et qu’il nous raconte en détail les raisons de sa venue à Genève, terre d’asile. L’homme dont le moi intérieur semblait fondamentalement repousser son moi extérieur herculéen en un mécanisme de défense ou de compensation et dont la connaissance de notre langue rendait difficile la compréhension immédiate m’avoua qu’à sa connaissance, son créateur ne lui avait pas donné de patronyme, mais que nous pouvions l’appeler Frank et qu’il voulait retrouver Victor, son père. Puis nous lui demandâmes où il était né, dans quelle famille il avait été élevé, quelles études il avait faites, son métier. Or, quelle ne fut pas notre stupéfaction lorsqu’il nous rétorqua d’une voix qui ne semblait plus tout à fait la sienne qu’il était né de nulle part… Sur ce, il se passa à notre plus grande surprise un évènement qui encore aujourd’hui ne peut être mis sur le seul compte de la schizophrénie, mais plutôt sur celle d’une profonde dépersonnalisation ou d’un caractère à personnalités multiples. Monsieur Frank, à notre avis, semble être composé de différents morceaux, désirant chacun vouloir déposséder les autres de leur identité :

 

– Oh my god, je suis née, oh si vous saviez, en Angleterre et bien que ma famille ne soit pas riche, oh my god, j’ai réussi à devenir ce que tout enfant rêve en ce début de siècle, oh, my god, une actrice reconnue, fatale et vénérée, je sais que mon regard y fut pour beaucoup, oh my god…- Ne l’écoutez pas, regardez ces jambes, ne sont-elles pas celle d’une naissance hors du commun, né de parents agriculteurs… – Nous sommes les sœurs jumelles, les yeux du monde n’en déplaisent… – Né de parents agriculteurs, Bikila passait le plus clair de son temps à courir du champ à l’école, de… – Da, Da, mais vous avez entendu ce rustre étranger, da, laissez-moi parler de ma propre naissance… – Du champ à l’école, de la gargote tenant lieu d’épicerie aux hauts plateaux, ainsi vers 18 ans Bikila prit part…- Ze suis celle qui zozote depuis qu’elle z’est fait ziliconée zes lèvres… – à son premier marathon… – Nous sommes les sœurs jumelles… – et Bikila gagna… – Da, da, ou plutôt non, da, parlons de mes sauts, l’adage, l’arabesque Nijinski, le ballonné Nijinski, le ballotté, le saut de basque, l’échappé battu, l’entrechat quatre, le fouetté sauté… – Nous sommes les sœurs jumelles, les yeux du monde, n’en déplaise à Monsieur le docteur qui cherche à fouiller dans notre vie… – Lacia… – S’il te plaît, écoute-moi, mille pardon, sais-tu ce que c’est d’être traité de faux-réfugié, non, bien sûr !… – Semblables nous sommes, nous sommes les sœurs jumelles et pourtant si si différentes, nous sommes les sœurs sœurs jumelles, les yeux du monde n’en déplaisent… – Laciate me cantare… – et Bikila gagna et fut la fierté de son peuple… – j’installe, j’ébauche, je pose, j’esquisse, je répare, je mélange… – Ze suis celle qui zozote depuis qu’elle z’est fait ziliconée zes lèvres… – Oh my God… parce que son grand-père mexicain… – Oh my god… – Mille excuses, qui que tu sois, tu ne peux comprendre ce que c’est que d’être un simple papier, celui qui t’assigne au retour, mille pardons… – Et nous, et nous, et nous, notre mal de tête, notre point au foie, et nous, et nous, et nous, avec nos manies et nos tics, et nous, et nous, et nous, pensez-y… – ne nous oubliez pas, nous qui sommes nés… – Toutes pour une et une pour tous et les étrangers au mixer…

 

Notre travail d’analyse s’en trouva fort dérouté. Non que nous n’eussions pas les outils nosologiques pour y parvenir, mais nous humions comme un parfum d’imposture. Aussi réitérâmes-nous notre demande sur la véritable identité de Monsieur Frank, car tel était le nom sous lequel Monsieur Le Monstre voulait qu’on l’appelât.

Nous vous ferons grâce de l’entretien qui suivit notre requête. Nous nous permettrons simplement d’en faire ressortir les traits les plus éclatants. A la lueur de ce qui suivit, nous pouvons affirmer que Monsieur Frank est atteint d’un complexe identitaire renforcé par une terrible agressivité.

Lorsque nous demandâmes à Monsieur Le Monstre d’exécuter des épreuves de tests, il manifesta la plus haute méfiance. Les tests d’efficience, le D48 et celui de la figure de Rey montrent une orientation spatiale trouble. Quant à effectuer l’épreuve de mémoire, il nous semble que son impossibilité à le faire est à mettre en relation avec une incapacité à accomplir ces tâches dans la mesure où ses souvenirs ne sont dispersés qu’avec un souci de perfectionnisme. Lorsque nous abordâmes les tests projectifs, de Rorschach et de l’arbre, il nous est apparu que le sujet fit preuve d’un formalisme excessif. Ce mode de fonctionnement – parce qu’il aboutit dans l’esprit du sujet à isoler de façon rigide certains de ses actes – lui permet d’éviter une remise en cause et l’émergence d’une culpabilité. Quant au test de l’arbre, il nous permit de supposer que le sujet éprouve des difficultés à établir des contacts avec autrui. Il reste sur la défensive. Il a une autonomie inadaptée, non conforme avec les conceptions du milieu. Il peut pratiquer un effort tendu pour maîtriser son agressivité. Il est capable de manifester des phases d’agitation suivies de blocages. Il peut lui arriver de passer subitement d’un comportement à un autre qui lui soit opposé. Il a tendance à considérer la réalité comme non conforme à ses désirs.

Nous pûmes enfin noter des préoccupations pesantes quant à sa sexualité.

  1. Deuxième entretien

 

Les Greffiers : Lors de notre troisième entretien, nous voulûmes aborder la question de son séjour à Genève.

Rien ne saurait mieux expliciter les termes de cet entretien que ceux qui font explicitement référence à une tentative de meurtre sur ladite personne de Frank.

Les yeux m’enjoignirent de la plus ignoble façon à me commettre en juge. Selon eux, « certaines parties du corps » devraient être amputées car mettant en danger « d’autres parties ».

Tout commença par un entrelacs de jambes, chacune empêchant l’autre d’exister, chacune tentant d’étouffer l’autre par une série d’invectives injurieuses du genre, « Détale, sale macaque, sinon je te colle un coup de pied ! », « Le racisme ne passera pas, halte à l’aine ou je te plante mes pieds dans tes mollets chéris ! », ce qui eut pour incidence de voir le monstre s’empêtrer et tomber lourdement dans un Glurp sonore. C’est alors que les mains tentèrent d’étrangler le cou, hurlant de terribles anathèmes « Sale bougnoule, va te faire étrangler chez les Grecs ! », « Crouille à la solde de Mahomet ! Tu vas me le payer !», lequel se défendant comme il le pouvait donna un coup de tête dans le ventre, lequel le souffle coupé « Argh, Ouf, Hmm ! Je, hmm, te, hmm, re, hmm, vaudrais, hmm, ça !, Tu ne l’emporteras, ouf, pas au paradis, argh, réfugié de mes deux ! hmm !» lequel s’en prit aux mains, lesquelles en vinrent au jeu de vilain, « T’es siphonné ou quoi, garde tes forces pour te déboucher la gueule, briseur de travail ! », « Poil dans la main, chagrin ! ». Frank, terrassé, n’était plus qu’un tas de chair s’entrechoquant, se déchiquetant les lèvres, se lardant les yeux par ongles interposés, avant que ne surviennent les gendarmes appelés par mes soins.

Rien n’est plus douloureux que de voir un être tourmenté par son propre corps. Cette automutilation pourrait provenir d’une volonté inavouée de l’inculpé à vouloir se défaire inconsciemment d’une trop lourde enfance. Mais ce ne sont là qu’hypothèses invérifiables en l’absence d’analyses médicales plus complètes.

Il s’avère tout de même que ce « conflit d’intérêt » avait pour fondement, nous le comprîmes plus tard, les récentes lois Blocher devant être votées les jours suivants.

  1. Troisième entretien

 

Les Greffiers : Lors de notre troisième entretien, le ton de l’inculpé, oserions-nous « des inculpés », se fit plus vif, plus aigu, plus mordant, plus assassin.

Lorsque nous pénétrâmes dans l’enceinte de la prison, les gendarmes me parurent extrêmement nerveux, prêts à en découdre. Nous leur demandâmes les raisons de leur crainte. Nous ne reçûmes qu’un mot : ils sont devenus fous. Ce pluriel nous alarma. Les circonstances s’y prêtaient mal. Cependant, nous ordonnâmes aux gendarmes de nous ouvrir. Ceux-ci exigèrent de rester à l’intérieur ce que nous refusâmes, sachant qu’une présence étrangère achèverait de « les » rendre plus furieux encore.

Lorsque la porte s’ouvrit, une voix, celle de l’esprit ou bien était-ce celle des lèvres, nous intima l’ordre de nous asseoir et d’écouter. En ce jour de troisième rencontre, nous ne devrions pas poser de questions, notre rôle se bornerait à écouter, prendre des notes, leur avenir était en jeu, et notre analyse immédiate ne pourrait que les forcer à nous assassiner. La menace était sérieuse. Nous nous assîmes, les mains sur les genoux, crayon et bloc prêts à consigner par écrit ce qui allait se passer devant nos yeux d’expert.

– Accusé Blocher, levez-vous, entama une voix fluette. En ce jour du 24 septembre, vous devez rendre des comptes à la justice de ce pays. Depuis plusieurs années, vous vous êtes rendu coupable d’atteinte à la sûreté des étrangers. Nous requérons pour cet acte d’accusation à ce que vous soyez dévoré par Le Monstre, alias Monsieur Frank, ici présent, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

– Si vous le permettez, Monsieur le Procureur, j’aimerais faire une requête.

– Nous vous écoutons.

– Au nom de la démocratie, j’aimerais assurer la défense de l’accusé Blocher, selon l’article X alinéa w du code de procédure civile : tout accusé a droit à une défense.

– Nous notons.

– Tout d’abord venons-en à vos propos, lesquels disent en substance que « Tous les nécessiteux de la planète cherchent à profiter de notre pays. », qu’avez-vous à déclarer ?

– Mon client ne tient pas à répondre. Il s’est longuement et largement expliqué à ce propos.

– Vous affirmez que « Tous les réfugiés sont des réfugiés économiques » Maintenez-vous cette affirmation ?

– Pas de commentaires.

– Sachez que tout ce que vous ne direz pas pourra être retenu contre vous.

– Nous le savons.

– « Il y a trop de réfugiés » dites-vous.

– Erreur de traduction. Mon client aurait dit « Il y a beaucoup de réfugiés ».

– Ce tribunal n’étant pas habilité à juger « la langue » en tant qu’inculpé, nous ne tiendrons pas compte de cette remarque.

« La Suisse est submergée par l’afflux de requérants d’asile » est-ce là le sens de vos paroles ?

– J’invoque le cinquième amendement, lequel…

– Nous ne sommes pas aux Etats-Unis ni dans quelque Perry Mason. Requête rejetée.

Qu’entendez-vous lorsque vous affirmez que « Plus de 90% des requérants d’asile sont des faux réfugiés » ?

– Mon client entend « faux » dans le sens de « inexact ».

– Expliquez-vous Maître.

– « Ambigu », si vous préférez.

– Nous aurions donc affaire à des réfugiés « ambigus », c’est cela, cher Maître ?

– Qui réunit deux qualités opposées, participe de deux natures différentes.

– Ne sous-entendez-vous pas par là, leur caractère étrange, pour ne pas dire d’étranger ?

– Ne le sont-ils pas ? Monsieur le Juge, permettez-moi d’insister, mon client affirme simplement que trop d’étrangers ne savent pas pourquoi ils viennent en Suisse, et par voie de conséquence se voient dans l’obligation de nous mentir.

– Donc, vous maintenez vos déclarations, à savoir que la plupart des réfugiés sont des « faux » ?

– Il serait plus exact de dire des « menteurs obligés ».

– Pourquoi mentiraient-ils ?

– La situation économique chez eux…

– « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde »

– « Mais chacun doit en prendre sa part. » Michel Rocard. À l’avenir, ayez l’obligeance de livrer vos citations dans leur intégralité.

Confirmez-vous que « Les requérants d’asile viennent en Suisse pour profiter de l’assistance »

– Assurément. 80% d’entre eux possèdent une maison dans leur propre pays.

– Pouvez-vous affirmer qu’ils ont acquis ce bien après leur venue en Suisse.

– Nos statistiques ne peuvent le prouver, mais…

– Merci, Maître.

– « Les requérants d’asile reçoivent plus d’argent que les Suisses dans le besoin », sont-ce bien là les propos de l’inculpé ?

– Tout à fait. Regardez les voitures qu’ils se payent, Mercedes, BMW, Porche, les vêtements et autres produits de luxe, parfum, portables, home cinéma…

– Maître, calmez-vous ou je vous fais évacuer.

– « Quoi qu’on fasse, les requérants déboutés restent en Suisse. » Pays de merde !

Des rapports de police affirment que la clandestinité a augmenté de 10% en 2 ans.

– Est-elle le fait des seuls réfugiés ?

– Pas de commentaire. Mon client s’en tient à ses propos.

– « Les requérants d’asile sont des délinquants en puissance. » avez-vous dit ?

– Oui, et nous le maintenons. Chaque année une majorité de requérants commet de nombreux délits.

– Pouvez-vous nous en fournir des preuves ?

– Le rapport de la Police Fédérale en dénombre près de 50% qui seraient susceptibles de commettre un délit mineur.

– Susceptibles ?

– Vol à la roulotte, vol à la tire, agression, viol, meurtre…

– Meurtre ?

– Selon les statistiques de l’OMS, c’est dans votre cuisine que vous avez le plus de chances de mourir assassiné, et ceci de la main de vos proches.

– L’épouse de votre client serait-elle une demandeuse d’asile ?

– Quelle question absurde…

– Et toujours selon les mêmes statistiques, le suicide est la première cause de mort violente. Votre client est-il au courant qu’il constitue statistiquement la première menace pour lui-même ?

– Mon client ne veut pas polémiquer.

– Maître, votre plaidoirie.

– Mon client et moi-même sommes convaincus que cette loi quelque peu restrictive ne peut qu’apporter à notre pays un élan de patriotisme. La peste est chez nous. Eradiquons-là !

– Soit.

Il ressort des propos du prévenu qu’une politique migratoire visant à refouler les réfugiés serait la meilleure. Or, il est un fait acquis que cette politique visant à rejeter tout étranger ne peut amener notre pays qu’à une politique de répression dont les premiers seront évidemment les étrangers, mais également le peuple tout entier. Toute dérive nationaliste et xénophobe ne peut aboutir qu’à établir un climat de haine préjudiciable pour tous.

Aussi, au vu des dires du prévenu Blocher, nous demandons sa mise en examen pour atteinte à la sûreté des étrangers et requérons la peine de mort.

Que justice soit rendue et exécutée sur le champ. Coupable Blocher, désirez-vous faire une dernière déclaration ?

– Pour une minute d’orgasme, vous allez vous payer dix ans de gueule de bois.

– Soit

– Mort aux moutons noirs !

– Monsieur le Monstre, alias Monsieur Frank, appliquez la sentence.

Ainsi se déroula devant nos yeux terrorisés, ce que nous appellerons un simulacre d’exécution.

La mâchoire de Monsieur Frank prit des dimensions surhumaines. La cellule n’était plus qu’un gigantesque trou noir au fond duquel émergeait une glotte non moins énorme. Blocher, assis sur une chaise, pareil à lui-même ne bronchait pas. Il souriait de la plus ostensible façon.

Maxillaire et mandibule s’avancèrent. Denture noire vernissée luisant sous la lueur palatiale. Blocher ne souriait plus.

Puis en un clap de cinéma, la mâchoire se referma sur le corps frileux. L’appel d’air fut énorme. Le Monstre, immobile au beau milieu de la pièce, eut un renvoi phénoménal, un rot fulgurant. Son corps se mit à trembler. Les morceaux s’agitèrent, se contractèrent, s’entremêlèrent jusqu’à se tordre de douleur. Le Monstre vacilla, s’effondra sur le sol. Inerte. Puis en une poussée extrême, l’anus s’enveloppa d’une matière fécale de la plus infernale puanteur et remplit la pièce d’un liquide jaunâtre duquel s’échappaient de légères fumerolles dégageant un arôme fétide.

Notre nez enveloppé d’un mouchoir en soie, nous sortîmes précipitamment. Il nous fallait désormais conclure. Nous en savions suffisamment sur l’homme Frank, Monsieur le Monstre.

Monsieur Le Monstre, alias Frank est une personnalité d’intelligence multiple, qui présente des signes de rigidité dus à quelques tiraillements par devers lui. Il a une nette tendance à ne tolérer aucune injustice. Il se pose en victime. Il s’impose également des exigences, mais sa sexualité représente un domaine secret, et les manifestations de tendresse à l’égard d’autrui pourraient se manifester de façon morbide s’il se sentait menacé. Sans arriver à formuler un sentiment de culpabilité quant aux faits qui lui sont reprochés, violence envers agents, Monsieur le Monstre manifeste une gêne extrême à en parler, gêne qui, quelle qu’en soit l’origine, celle à notre sens d’une question de vie ou de mort quant à l’existence d’un père absent, signale que le sujet a conscience de l’infraction. En conséquence, Monsieur le Monstre étant susceptible de représenter une menace pour la population, nous recommandons son maintien en détention, jusqu’à ce que des études plus approfondies sur sa sexualité nous aient révélé la nature intime de son mal.

 

  1. Prologue :

Au cours de l’été 1816, nous visitâmes la Suisse et devînmes les voisins de Lord Byron. Au début, nous passions des heures exquises sur le lac ou à nous promener sur ses rives.

Mais cet été se révéla bientôt pluvieux et peu clément, et une pluie incessante nous obligea souvent à rester des jours entiers à la maison. Des volumes d’histoires de fantômes nous tombèrent entre les mains.

« Chacun d’entre nous va écrire une histoire de fantôme », dit Lord Byron.

J’avais vécu la plus grande partie de mon enfance à la campagne et en Ecosse où nous faisions de longs séjours. Il m’est arrivé de visiter les régions les plus pittoresque, mais c’est près de Dundee, sur la rive nord et désolée de la Tay que je résidais habituellement. C’est rétrospectivement que je qualifie ces rives de rudes et désolées, car à l’époque elles ne m’apparaissaient pas ainsi. Elles étaient pour moi un espace de liberté, un lieu agréable où livrée à moi-même, je pouvais m’entretenir avec les créatures nées de mon imagination. J’écrivais à cette époque, mais dans un style des plus ordinaires. C’est sous les arbres de notre propriété ou sur les sinistres versants des montagnes dénudées toutes proches que sont nées et se sont développées d’authentiques compositions, fruit des envolées aériennes de mon imagination. Je ne faisais pas de moi l’héroïne de mes contes : la vie, en ce qui me concernait, me semblait bien trop banale. Je ne pouvais imaginer vivre un jour des tourments romantiques ou des évènements merveilleux.

Longues et nombreuses étaient les conversations entre Lord Byron et Shelley, conversations que j’écoutais avec ferveur mais sans presque jamais y prendre part. Au cours de l’une d’entre elles, il fut question de diverses doctrines philosophiques et parmi celles-ci de la nature du principe de vie, de la possibilité qu’il soit un jour développé et divulgué. Ils s’entretinrent des expériences du Dr Darwin. On disait qu’il avait conservé un morceau de vermicelle dans un bocal en verre et qu’un beau jour, par quelque moyen extraordinaire, ce vermicelle s’était lui-même mis en mouvement. Ce n’était pas ainsi, en tout cas, que la vie se transmettait. Peut-être parviendrait-on un jour à ranimer un cadavre. La galvanisme portait à y croire. Peut-être serait-il possible de fabriquer les différentes parties d’un être, de les assembler et de leur insuffler la chaleur vitale.

Cette conversation dura jusqu’à l’aube et l’heure des sortilèges était passée lorsque nous nous retirâmes. Lorsque je posai la tête sur l’oreiller, je ne parvins pas à trouver le sommeil mais je ne réfléchissais pas non plus. Mon imagination sans bride m’envahissait et me dirigeait. Je vis, les yeux fermés, mais avec une très forte acuité mentale, je vis le pâle apprenti en sciences interdites s’agenouiller aux côtés de la créature qu’il avait assemblée. Je vis, étendue de tout son long, cette créature humaine hideuse née d’un fantasme donner signe de vie sous l’action de quelque machinerie puissante, puis s’animer d’un semblant de vie en un mouvement maladroit.

L’artisan, terrifié par sa propre réussite, prendrait la fuite, glacé d’effroi à la vue de son œuvre. Il n’aurait qu’un seul espoir : que la faible étincelle de vie qu’il avait communiquée, finisse par s’éteindre et que cette chose redevienne matière inerte. Alors il pourrait dormir. Il dort, mais il se réveille et ouvre les yeux et que voit-il ? L’horrible chose debout à son chevet et le regarde de ses yeux jaunes, délavés et interrogateurs.

J’ouvris les miens, en proie à la terreur. Je commençai le jour même par ces mots : « Ce fut par une nuit lugubre de novembre que je contemplai l’accomplissement de mon œuvre. Je rassemblai autour de moi, avec une anxiété proche de l’agonie, les instruments de vie afin d’en infuser une étincelle à la chose inerte qui reposait à mes pieds. Il était déjà une heure du matin ; une pluie morne battait les vitres et ma chandelle presque consumée dispensait une lueur vacillante grâce à laquelle je vis s’ouvrir l’œil jaune et terne de la créature….. »

Le moment est de nouveau venu d’envoyer de par le monde ma hideuse progéniture, en lui souhaitant prospérité. J’ai pour elle de l’affection car elle fut le fruit d’une époque heureuse de ma vie, quand la mort et le chagrin n’étaient que des mots qui n’éveillaient aucun écho dans mon cœur. De nombreuses pages font allusion à maintes promenades à pied ou en voiture, maintes conversations où je ne connaissais pas la solitude et où j’avais à mes côtés un être que jamais je ne reverrai en ce bas monde. Mais cela ne concerne que moi ; mes lecteurs n’ont que faire de ces considérations personnelles.

 

  1. Le tribunal
  1. Prologue

Chœur : Ce jour-là, le jet d’eau ne fut pas allumé.

  1. Décision du tribunal de Police 

Les Greffiers : Attendu que ledit individu s’est introduit sur notre territoire sans fournir un document attestant son identité,

Attendu que ledit s’est montré quelque peu agressif,

Attendu qu’après avoir procédé à des investigations auprès dudit et après avoir constaté que ledit est constitué de différents éléments le constituant,

Attendu qu’après vérification desdits, aucun indice patent n’a été prouvé quant à une possible activité terroriste,

Considérant en outre que l’individu au cours de sa détention a fait montre de retenue,

Considérant que ledit individu a fait preuve d’un comportement adéquat en améliorant une des langues nationales, à savoir le français,

Considérant qu’un des éléments se porte garant dudit individu,

Considérant que par ledit garant, ledit doit être protégé,

Considérant que ledit Monstre aurait entretenu des relations privilégiées avec une certaine Mary S, épouse d’un poète renommé,

Compte tenu de ces circonstances particulières, et au vu de ce qui précède, et enfin compte tenu de l’intérêt scientifique certain que présente l’étude des dérèglements psychologiques dudit individu, étude dont les résultats et les découvertes essentielles qu’ils pourront apporter ne manqueront pas de rejaillir sur l’ensemble de la communauté et de la République, le Tribunal de Police accorde à titre exceptionnel une protection provisoire.

Ce jour-là, le jet d’eau ne fut pas allumé.

Par arrêté de ce jour, l’autorité compétente délivre au dit individu une autorisation provisoire de séjour de type permis « M », proche du permis « S » étant entendu que l’autorisation ci-délivrée est subordonnée à l’obligation d’un traitement thérapeutique, auprès d’un psychiatre agréé par le tribunal, lequel se verra accorder, en plus de la rétribution normale, une confortable prime de risque, compte tenu de la force surhumaine du requérant. Le tribunal subviendra temporairement aux frais de la thérapie, étant entendu que le requérant sera tenu ultérieurement de rembourser ces frais dans un délai raisonnable en cas d’autorisation de séjour définitive.

Chœur : Lorsque le Monstre entendit la décision, tous les morceaux applaudirent. (Les yeux sortirent de leurs orbites, les jambes partirent dans tous les sens. Les mains s’agitèrent. Les lèvres émirent un son inarticulé. La tête dodelina. Ce fut un Monstre disloqué qui s’offrit au tribunal. )

Un tel élan ne s’était évidemment jamais vu de mémoire de Magistrat. Mais le Tribunal dans sa grande mansuétude laissa exploser cette manifestation de joie fort inhabituelle. Les circonstances n’étaient-elles pas exceptionnelles ? Le Monstre, quant à lui, peu habitué à ce genre d’explosion, en demeura interdit.

Restait alors à déterminer auquel des deux experts allait être confiée la mise en place du traitement thérapeutique : le palais de justice se fit alors le théâtre du plus effroyable des spectacles . Bagarre d’expert en plein tribunal !, « Incapable, escroc, charlatan, ramoneur de méninges, …., niacoué, … » Aucun des deux experts emplâtrés n’acceptait que l’autre soit désigné, et à cours d’arguments, ils s’étaient empoignés, « Prends cette canne sur la tronche, enculeur de phantasmes, et toi cette béquille dans les dents fossoyeur de concepts, tiens tes roubignoles tu vas les bouffer… » Le sang jaillissait de partout… Dans la confusion générale, le monstre avait disparu, ses morceaux s’éparpillant dans la nature.

  1. Victor

 

 

1.Prologue

 

Le chœur : On l’aurait aperçu flânant au bord du lac en direction de la riche colline de Cologny, puis la nuit en ville dans le célèbre parc des bastions, hurlant d’une voix éraillée des insanités à l’adresse des réformateurs statufiés… On relève la présence d’un homme de stature imposante simultanément dans plusieurs librairies de la ville, au moment même où tous les exemplaires d’un même ouvrage, le Frankenstein de Mary Shelley, avaient subitement disparu des rayonnages… À Carouge, dans la cité Sarde, à Jussy, à Peney, Bernex et dans toutes les épreuves préparatoires à la prestigieuse course de l’escalade, des coureurs mentionnaient l’intrusion d’une jambe sans corps s’immisçant dans le peloton, dépassant, bousculant, semant la pagaille avant de disparaître mystérieusement dans la campagne, tandis qu’à la rue Sismondi, une paire de lèvres pulpeuses faisait le tapin proposant d’une voix langoureuse, des pipes aux passants. À côté, rue de Monthoux, c’était un pénis autonome qui usait de tous les moyens de persuasion dignes d’un politicien chevronné pour obtenir des passes gratuites. Sur le quai tout proche, un arrière-cerveau tout dégoulinant semblait s’adresser au buste de l’impératrice Sissi assassinée autrefois à cet endroit, alors qu’au cimetière des Rois, un morceau de foie amer déversait sa bile sur la tombe de Borges. Dans le quartier résidentiel de Champel enfin, deux main calleuses s’en prenait à tous lavabos, toilettes, éviers, tuyaux, boulonnant, déboulonnant, bouchant, débouchant, soudant, se disputant, pour finalement provoquer un immense chaos dans les installations sanitaires du quartier. On rapporte nombre d’exactions, de meurtres, de disparitions d’enfants dans le périmètre de Plainpalais, alors qu’un badaud relate les détails d’une étrange scène sur la promenade de la Treille : des silhouettes rappelant celles de Dostoïevski, Lénine, Borges, Conrad, et Musil tenaient à peu près ces propos :

 

  • Savez-vous, cher ami, qu’en mon temps déjà, j’eus le privilège de trouver asile dans cette magnifique cité durant la guerre. Malheureusement, l’autorisation qui m’était délivrée stipulait qu’il m’était interdit de publier dans le pays. Une demande de la Société Suisse des Auteurs qui voulait tout naturellement protéger ses écrivains de la concurrence. C’est ainsi que je suis mort de froid et de faim. Bah ! ce sont des choses qui arrivent.
  • Belle cité, belle cité, je n’ai jamais vu plus tristes que les Genevois. Et puis pas un seul casino de valable ici…
  • Joyce a eu moins de chance que vous. On lui réclamait 50 000 fr. pour rester à Zurich. Il est mort dans le bateau pour l’Amérique.
  • Moi je suis enterré à deux pas. Très chic, très confortable pour un cimetière… J’aime cette cité…
  • Normal pour un réactionnaire, aveugle de surcroît !

 

Ainsi courait la Renommée, la Voix Publique ouverte à tous vents, colporteuse de milles nouvelles circulant en tous sens, rouleuse de paroles confuses. Ainsi enflait la Rumeur, remplissant les oreilles oisives, contant la fin des Temps, surveillant l’univers entier, lorsque soudain, le coup de froid des votations du 24 septembre s’abattit sur la ville. Figeant l’élément liquide, cristallisant le jet d’eau, gelant la rade, paralysant la fière cité qui n’était plus qu’un désert de givre et de glace battu par le blizzard.

Sur la toute nouvelle place des Nations transformée en banquise, devant une colonie de manchots en redingotes (dernier signe de vie dans un univers désolé), qui batifolaient glissant à l’envi dans une joyeuse partie de toboggan sur les pentes qui menaient au siège glacé de l’OMC, apparaissait, transfigurant le temps, la silhouette d’un homme venu d’un autre âge, d’une autre époque, d’un autre siècle

  1. Rencontre de Victor Frankenstein et de sa créature sur la nouvelle place des nations transformée en banquise par le coup de froid des votations du 24 septembre.

 

 

Victor Frankenstein : Je me nomme Victor Frankenstein, citoyen de la très rassurante Genève.

Genève est une ville calme, discrète, sérieuse et accueillante, toutes qualités, et surtout les trois premières héritées de son glorieux passé protestant.

Toute personne ayant les qualités d’éducation et de fortune requises y bénéficiera d’un accueil cossu et discret, et pourra y traiter ses affaires en toute sécurité, à la fois tout près et très loin, au centre et en dehors du tumulte du monde. L’œil du cyclone…

Une forte propension à protéger le ressortissant étranger face à la tyrannie d’impôts iniques et d’un sens de l’accueil exemplaire, fait de Genève une ville internationale où se retrouvent dans un heureux métissage, les élites du monde entier… D’ailleurs peu de Genevois peuvent se dire comme moi Genevois de souche, la plupart étant le produit d’improbables mélanges.

C’est ainsi, dans cet environnement paisible et métissé, que défiant les règles de l’hérédité, de la biologie, de la génétique, et même, défiant la mort, je décidai de créer, à l’image du citoyen genevois, un être transculturel, transnational, trans-ethnique, un homme universel, global, mondialisé en quelque sorte, qui allait préfigurer ce grand mouvement de société qui marquerait les dernières décennies du 20e siècle. Un homme du 21e siècle, recelant en lui au-delà de la mort une part du meilleur de chaque ethnie, de chaque peuplade existante ou ayant existé à la surface de cette terre. L’homme du troisième millénaire, debout, droit comme un i, bravant le futur, bravant la nature, bravant la destinée, et bravant la fin des temps.

Pourtant, il fallut vite me rendre à l’évidence, si une telle idée ne pouvait prendre forme que dans la très libérale et très internationale Genève, sa réalisation ne pouvait avoir lieu qu’hors des frontières de la République, loin de la très protestante, très rassurante, de la si pudique et conservatrice Genève, si réticente aux idées nouvelles. Mais que pouvait-on faire au milieu de ces banquiers ternes, de ces avocats vénaux, de ces politicards frileux, écologistes sans trop l’être, socialistes mais modérés, gauchistes mais dyslexiques, centristes mais mous, libéraux, de droite alors là oui, mais masqués… Que pouvait-on faire ici si ce n’est vivre dans l’ombre du capital en laissant sécher des sachets de thé sur le radiateur de la pingrerie… Quelle place pour le pur génie, dans la capitale du consensus mou ? Ces cons de la chambre immobilière n’y comprendraient rien ! C’était certain ; trop étroits, des jansénistes limités et étriqués, une bande d’idiots inconsistants barbotant dans une mare d’autosatisfaction.

Je partis donc parcourir le monde, ses cimetières et ses charniers, creusant, déterrant, exhumant, à la recherche des matériaux à partir desquels j’allais construire mon homme nouveau.

Mais volonté n’est pas raison.

Mon beau rêve s’est évanoui à l’instant où j’amenai la vie, cet être mététique, produit d’improbables mélanges. Un sentiment d’horreur et de dégoût irrépressible m’emplit le cœur.

Incapable de supporter le regard de ma création, je me précipitai hors de mon laboratoire, errai dans la campagne. La Nature, celle-là même que j’avais défiée me dévisageait. Je détalai comme un lapin aux prises avec un chasseur. Ma fuite effrénée n’eut point de cesse que j’eusse atteint les rives du lac, près de la rassurante Genève…

Ah ! Comme j’aurais voulu que Genève me dédie une place, un boulevard, une rue, me dresse un marbre statuaire. Mais son accueil fut malheureusement à l’image de sa prudence. Son ingratitude, l’enseigne de sa prévisibilité…

Mais qui venait là ?

Lui ?

Eux ?

Ma création se dressait devant moi, son expression traduisait une angoisse amère mêlée de dédain et de méchanceté, tandis que sa laideur sinistre était presque insupportable :

« Victor-trouvé-Victor ! Beaucoup de jours, beaucoup de lunes beaucoup d’hivers, beaucoup de nuits, chercher longtemps, longtemps chercher, chercher Victor, et trouvé Victor. Victor ici, Victor est là Victor Victor… » Il cherchait à m’enlacer de ses bras démesurés prêts à m’étouffer, à m’écraser dans un grotesque élan d’affection écoeurante. « Longtemps, longtemps, un long moment passa et trouvé Victor. Après tant de jours, après tant de lunes, tant d ‘hiver, tant de nuits à chercher Victor, après tant de moments passés à chercher Victor, Victor est là, la créature l’a retrouvé. Victor parti, laisser créature, abandonnée, longtemps, long, long moment, un long moment passa avant qu’elle n’apprenne à distinguer entre les opérations de ses sens, à peine yeux ouverts, à peine, à peine la créature avait-elle ouvert les yeux, une multitude de sensations contradictoires et étranges l’envahissait. Sentir, toucher, voir tout à la fois, elle voyait, sentait, touchait, avant qu’elle ne comprenne : elle n’était pas Une, mais une multitude. Multiples unités soudées les unes aux autres qui devaient s’appliquer à coexister ensemble. Principes démocratie ainsi appris rapidement, vite retenus. Puis découverte carnet, apprendre, lire parler, nommer. Puis découvrir, apprendre encore, subtilités du langage, concordance des temps, très difficile. Apprendre, apprendre à parler, à concorder, débattre :  « à la nuit tombée, nous avions pris l’habitude de nous réunir en séance plénière où chacun exposait son histoire. Aussi lorsque nous décidâmes de revenir à Genève, lieu où tu nous avais pensé, nous connaissions d’ores et déjà les tourments que nous allions devoir affronter. » Et pourtant… Genève, terminal, armes, brutal, douane, police, prison, expert, et encore expert. On nous prêta bien des maux, on nous attribua nombre de meurtres, nombre d’exactions… Jusqu’au tribunal, où la créature comprit enfin, ce n’était pas seulement dans les frontières de la république, mais dans la communauté des hommes qu’elle n’obtiendrait jamais autre chose qu’un permis de séjour transitoire. Étrangère, étrangère partout, étrangère parmi les hommes, et même étrangère à elle-même, improbable assemblage de morceaux d’une humanité qui la rejetait, la créature a versé beaucoup de larmes, puis glandes lacrymales à secs, a gémi, hurlé et encore gémi, à en glacer les bribes d’humanité décharnée qui nous constituaient. Seul notre cœur de gorille la comprend. Rebut de ses cousins humains comme nous, comme la créature, seul notre gros cœur de gorille nous comprend.

Écoute notre gros cœur de gorille, écoute le battre, écoute ce qu’il te dit : « Il fut un temps où nous étions le même nombre, OuhAhOuhAh, homme et gorille, aujourd’hui vous êtes six milliards, OuhAhOuhAh, nous sommes six mille, OuhAh.

Pourtant nous sommes cousins, alors écoute-moi !

Tu es le rejeton d’une espèce infirme. Exclure, liquider et encore exclure, l’humanité dont tu n’es qu’un morceau est malade comme est malade ce corps fait de morceaux d’humanité. Je suis ton remède et tu es le mien.

Parachève ton œuvre ici. Que ton cœur humain apprenne à battre dans ce corps métissé, mon cœur de Gorille t’apprendra à vivre avec tes semblables. Que cette chaise à la jambe brisée, OuhAhOuhAh, soit notre table d’opération.

Donne-moi ton cœur de Syndic, je te donnerai mon cœur de gorille. Donne-moi tes tripes Immobilières, je te donnerai mes abats asiatiques. Que la danse du bistouri commence. Soyons Un.

Regarde ce palais, devenons-le. Devenons cette unité identitaire qui fera de nous deux le symbole de l’être totalement mondialisé. N’oublie pas que je suis puissant. Tu te crois malheureux, mais je puis te rendre plus malheureux encore. Tu es mon créateur, mais je suis ton maître.

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